Fatima Fall Niang, directrice du CRDS témoigne sur les questions du patrimoine. C'est à Saint-Louis au Sénégal que Fatima travaille depuis 30 ans pour la préservation des documents et objets historiques issus des fonds d'archives. Le plus vieux document disponible date de 1546.
Fatima Fall Niang - SaintLouis Février 2023
Directrice du Centre de Recherche et de Documentation du Sénégal et de la Mauritanie.
“Je suis conservateur du musée, mais avant tout, je suis professeur d'éducation artistique et j'ai fait l'école normale supérieure d'éducation artistique de Dakar. Ensuite j'ai enseigné à l’Université Gaston Berger deux ans avant d'arriver au Centre de recherche et de documentation du Sénégal. J’y suis restée 13 ans en tant que conservateur et depuis 2006 , j’en suis la Directrice.
Je suis membre de beaucoup d'associations qui se meuvent autour de la préservation de la conservation et de la sauvegarde du patrimoine . En même temps , je suis Présidente du Conseil International des Musées , ICOM, membre du Conseil International des Sites et Monuments et un expert référent pour l'Unesco pour le patrimoine immatériel. Le 16 Janvier 2022 , j’ai fêté 30 ans de travail au sein du Centre de Recherche et de Documentation du Sénégal et de la Mauritanie.
Nous avons été formé en Afrique, à Porto Novo au Bénin. J'ai suivi une formation en conservation préventive avec mes acquis en tant qu'enseignante en éducation artistique. L'éducation artistique ouvre plusieurs portes. C'est une filière pluridisciplinaire et donc on acquiert beaucoup plus d'atouts dans différents domaines. Je me suis sentie à l'aise quand j'ai été affectée ici au Centre de Documentation et de Recherche du Sénégal où j'ai trouvé un directeur qui était historien, un conseiller du directeur, qui était anthropologue, muséographe, archéologue. Donc j'ai été sous couvert de ces deux personnes qui m'ont pris comme leur fille et qui m'ont accompagné pour que je devienne aujourd'hui ce que je suis.
Des profils, nous sommes en train d'en former.
Deux ans après la formation à l'école de patrimoine africain au Bénin , je suis devenue enseignante dans ce même établissement à Porto Novo. Depuis l'ouverture de l'UFR Crac ici à Saint Louis, à l'université Gaston Berger , j'ai eu à coordonner la maquette pour le département Métiers du Patrimoine où d’ailleurs j'interviens jusqu’à présent. D'ailleurs, j'intervenais également dans le domaine du patrimoine pour le Master Tourisme, à l'UGB, à l'ISAAC à Dakar, à l’Université Cheikh Anta Diop. Je suis aussi membre du comité scientifique pour l'université Amadou Mahtar Mbaw.
Donc oui , cette transmission, on y tient parce qu' il faut qu'on forme les jeunes par rapport à cela. Tout celà m’est venue parce que j’interviens surtout dans le domaine de tout ce qui est conservation du patrimoine documentaire, c'est-à-dire les ouvrages, les revues, les photos, les cartes, les plans et autres ; après avoir été consultante pour le West African Museums Programs pour l'Afrique. Au niveau de l'Afrique de l'Ouest, j'ai eu à sillonner pas mal de pays qui sortaient de guerre et j'ai vu la situation catastrophique de tous ces documents, la situation de nos collègues qui demandaient vraiment des formations dans ce domaine.
A la suite de ces missions, j'ai fait mon rapport et influencé l'Ecole du Patrimoine africain , qui avait à l’époque uniquement une licence en muséologie, pour créer un parcours archives, documents graphiques. Aujourd'hui, ils offrent une licence avec deux parcours muséologie et archives. C’est pratiquement le cas dans toutes les universités maintenant au Sénégal. Il y a un domaine qui est relatif à la gestion , la valorisation du patrimoine et celà va de la licence jusqu'au doctorat. Le Sénégal est très bien doté en matière d'artistes , en matière de chercheurs. Dans le domaine de l'informatique, on est très très en avance. Par contre,dans nos institutions, on n'est pas très soutenu par rapport à l'accès à ce que nous avons comme fonds documentaire. Nous sommes en train de travailler!
Le CRDS utilise depuis 2006 un fonds hérité de la bibliothèque de la Colonie du sénégal. L'ouvrage le plus ancien date de 1546. On en a d'autres ! Le Dapper qui date de 1686 et Laplace de 1802 , qui sont toujours là, qui existent.
Vous allez aux Archives Nationales, ils n'ont même pas de bâtiment où rester sereinement. On vous déplace du jour au lendemain où bien on vous affecte même un bâtiment en vous disant :” Il faut vous débrouiller pour vous y installer.” Je peux vous dire qu'actuellement au Sénégal,on est que deux institutions muséales qui sont dans des bâtiments qui ont été construits pour nous abriter. C'est le CRDS et le Musée des Civilisations Noires. Prenez tous les autres musées, ceux sont des bâtiments coloniaux qu'on vous affecte où bien de nouveaux bâtiments et on vous dit “installez-vous” et donc ce sont des tracasseries pour nos collègues. Pour qu'on puisse nous même être serein, il nous faut des bâtiments qui répondent aux normes. On est au XXI ième siècle , avec tout ce qu'on a comme spécialiste de la question, il faudrait qu'on puisse nous donner des espaces de travail adéquats , qu'on puisse reconnaître ce que nous avons, l'intérêt de ce que nous gérons, l'importance de ce que nous avons pour que tout le monde puisse avoir accès à ces donnés.
Je pense que la situation avec le Covid doit nous servir de leçon. Ça devient une urgence pour nous ! Nous avons des documents qui sont très recherchés. Maintenant , avec la situation actuelle, on ne devrait même plus se déplacer pour avoir accès à certains documents que nous avons à disposition. Ça devrait être accessible sur le net, comme le font, en tout cas, toutes les institutions qui se respectent. Malgré nos efforts pour trouver des partenaires ; d’ailleurs je remercie particulièrement la coopération espagnole qui nous a soutenus pour la réhabilitation et pour les équipements ; il reste vraiment beaucoup à faire avec ce projet de numérisation. Ce n'est pas que les fonds anciens du centre , il y en a dans les familles et ces gens demandent à être soutenus. Nos institutions sont là pour la communauté, que ce soit la communauté scientifique ou non. Mais on est là pour la communauté et toutes les communautés ont leur part d'accès à ce que nous faisons, à ce que nous gérons, à ce que nous voulons valoriser pour le bien commun de tout citoyen, que vous soyez sénégalais ou étranger.
Quand les chercheurs viennent voir, on n'a pas de manuscrit. Les manuscrits se trouvent chez les familles. Alors on les connaît, on a été voir ce qu'ils ont. C'est-à-dire qu’il y a une complicité entre nous et ces familles. Et chaque fois que le besoin se présente, elles sont disposées à être à notre écoute, à accompagner les chercheurs qui viennent, à accompagner même des télévisions étrangères qui viennent pour voir ce qu'ils ont. On ne peut même pas mesurer ce qu'il y a dans les familles mais nous qui sommes en contact avec elles , on sait ce qu'elles ont. Et donc il n'y a pas de raison qu'on gère, qu'on préserve, qu'on valorise ce que nous avons dans nos institutions scientifiques et laisser en rade les familles. C'est un ensemble !
Cette question de restitution , il faut savoir que des choses ont été arrachées,des choses ont été vendues etc. On a des institutions ! Si je vous fais visiter le compactus qu'on a acquis avec l'université de Barcelone par le biais d’une fondation, vous constaterez qu’on a beaucoup d'espace pour ranger des objets. Cette question de restitution, on est en train d’en parler mondialement. On a l'Union africaine, on a l’UMOA, l'Unesco, etc , on a des institutions, mais nous même en tant qu' africains, on devrait travailler dans la solidarité pour ne pas qu'on dise que tel objet appartient au Sénégal. Des objets qui appartiennent au Sénégal, peuvent appartenir à la Gambie, à la Guinée Bissau, à la Guinée, à la Mauritanie où bien au Mali. Donc vous voyez, on doit détruire ces barrières culturelles pour devenir qu'un seul et unique pays africain où le passage on n'aura même plus besoin de visa pour aller dans un pays anglophone, en Afrique de l'Est, en Afrique centrale, etc.
Je pense qu’ on devrait travailler pour écarter tout ce qui est contraint, lié d'abord à la mobilité des gens. Et c'est de cette façon qu'on pourrait accéder à tout ce qui est patrimoine africain et ne pas dire que, par exemple, ce masque appartient au Sénégal ou bien à la Côte d'Ivoire, etc. Il faut qu'on ait un esprit de dépassement et je pense qu'il faudrait qu'on pacifie certains espaces. Il faut que la paix puisse revenir un peu partout et c'est par rapport à cette quiétude, à cette solidarité qu'on pourrait arriver à récupérer ce qu'on a, ce qu'on nous doit et qu'on puisse maintenant en faire profiter toute la communauté et sous ses différentes formes. Quand je dis toute la communauté,
c'est au niveau mondial parce que ces objets peuvent être repartis pour des expositions,
pour permettre à la diaspora d'en profiter parce qu'il ya la diaspora et souvent on l’oublie dans ce que nous faisons. C'est à nous de nous battre. Il faudrait qu'on soit en interne solidaire, dans ce que nous faisons. Mais si chacun tire de son côté, on ira pas loin.
Le Conseil international des musées, c'est une instance qui permet aux conservateurs,
qui permet aux étudiants, aux chercheurs, aux sympathisants du patrimoine de pouvoir devenir membres. Ce sont des moments que nous partageons autour du patrimoine, des rencontres, c'est des échanges qui peuvent nous permettre de pacifier l'espace culturel, l'espace patrimonial, mais sans cela, sans l'adhésion des uns et des autres , sans la presse autour de nous, parce que la presse nous permet de vulgariser… On a la chance d'avoir maintenant les réseaux sociaux où dès que tu lèves la main, d'ailleurs , tout de suite interprété et ça arrive partout à travers le monde. Il faudrait qu'on puisse profiter de tous ces éléments pour pouvoir nous faire mieux, nous faire connaître et partager ce que nous avons.
Très tôt, je me suis intéressée à l’art, à tout ce qui est fleurs, parce que les fleurs ont plusieurs formes, plusieurs couleurs, et c'était d'ailleurs le thème de mon mémoire. Mais tout cela a été peut-être ressenti par les ateliers que je suivais au centre culturel français de Saint-Louis où on nous permettait de nous exprimer. Voilà ! L’art , c'est une façon de s'exprimer , c'est une façon de montrer sa sensibilité. Et je pense que tout ce que je fais jusqu'au moment où je vous parle reflète cette sensibilité.
J'ai aussi été encouragé par mes parents , ce qui n’était pas donné à n'importe qui. Pour ceux qui voulaient aller vers les arts , tout de suite, on te freinait, on te disait “non non , il faut aller faire du droit!”. Mon papa était enseignant et les enseignants,
c'est eux qui comprennent et parmi eux pas n'importe lesquels. Ce sont les enseignants qui pouvaient comprendre l'enfant et qui laissaient l'enfant faire ce qu'il a envie de faire. Et moi j'ai eu cette chance. J'ai été encouragé, sinon je ne serai pas ce que je suis aujourd'hui.
Vous savez, il y a plusieurs façons de transmettre, mais il faut de la générosité pour pouvoir transmettre.Quand on n'est pas généreux, c’est très difficile parce qu'au bout du compte, les gens se rendent compte que non: “ c'est pas ce que la personne nous a dit, c'est pas ce qu'on a constaté quand on a été voir où quand on a travaillé.” Il y a plusieurs façons de transmettre, dans la discussion, dans le travail, dans les échanges, dans la formation. Mais ce n'est pas donné à tout le monde. Non, quelquefois c'est inné, quelquefois, c'est dans la formation initiale, quelquefois, c'est l'éducation. “